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    Le Cégep de l'Abitibi-Témiscamingue, au coeur du développement du Nord

    Entrevue avec M. Daniel Marcotte, directeur général du Cégep de l’Abitibi- Témiscamingue

    Au cours des derniers mois, le Plan Nord, le boom minier, la situation de certaines communautés autochtones, l’impact démographique sur l’avenir des cégeps en région ont occupé l’avant-scène de l’actualité. Le Portail du réseau collégial a voulu en parler avec un directeur général de collège au cœur de ces grands dossiers. 

    Portail : L’actualité a fait grand état du boom minier québécois et du Plan Nord. Comment cela se traduit-il pour le Cégep du Nord-Ouest québécois?

    Daniel Marcotte : Au niveau de la région, c’est vraiment particulier. On regarde les journaux qui parlent constamment de ralentissement économique un peu partout. Dans la région, c’est tout à fait le contraire. Actuellement, le taux de vacances de logement est pratiquement à zéro dans la région. À Rouyn-Noranda, Val-d'Or et Amos, il est extrêmement difficile de se trouver un appartement de deux pièces. Le prix des métaux malgré la conjoncture internationale se maintient à des prix élevés. Donc les projets d’exploration et d’exploitation sont nombreux. Les projets de mise en production augmentent. Nous assistons vraiment à un boom économique impressionnant. Moi qui suis originaire de la région, je ne me souviens pas avoir vu une situation économique aussi soutenue pendant aussi longtemps. Cette situation prévaut depuis au moins cinq ans.

    Le Plan Nord est la conséquence naturelle de ce boom minier, parce que les grandes régions minières du Québec, c’est la Côte-Nord avec Sept-Îles  et c’est l’Abitibi avec le cuivre, le nickel et l’or. Il y a toujours des gisements dans le territoire traditionnel (ex. Val - d’Or et Malartic). Mais les nouveaux développements se retrouvent surtout dans le Nord - du - Québec. Or, il faut savoir que 50 % des personnes qui travaillent dans le Nord viennent de l’Abitibi. Ces travailleurs demeurent dans la région, prennent l’avion (un Boeing 737) à l’aéroport de Rouyn-Noranda pour la Mine Raglan, située à la limite Nord -du -Québec, dans la péninsule de l’Ungava au Nunavik. La compagnie Xstrata y exploite une des mines de métaux de base la plus riche au monde et l’unique mine de nickel du Québec. Les employés y travaillent de 14 à 20 jours et reviennent ensuite vers le sud, dans ce cas-ci : Rouyn-Noranda. C’est majeur : on parle de 850 employés.

    Quant à elle, l’entreprise minière Goldcorp investira 1,4milliard dans le projet de mine Éléaonor créant 850 emplois directs et indirects. La mine est située à 350 kilomètres au nord de Matagami; elle contiendrait 9,4 millions d’onces d’or. On prévoit extraire 600,000 onces par année pendant 20 ans. Au cuivre et à l’or, métaux traditionnels exploités dans la région, il faut  maintenant ajouter le nickel (Amos) et aussi les diamants. Un autre secteur est en émergence : celui des terres rares. L’entreprise Matamec a conclu récemment une entente avec une filiale de Toyota concernant le gîte de terres rares Kipawa au Témiscamingue. (La presse, 13 décembre 2011).

    Il nous faut développer une expertise particulière pour ces nouveaux métaux. Chaque minerai a sa personnalité. La région contribue aux besoins en main-d'œuvre tant du Québec, du Canada et partout dans le monde, au Chili, au Pérou, en Afrique et en Nouvelle-Calédonie. 

    Portail : Quels sont les programmes de formation plus directement touchés par ce boom minier?

    Daniel Marcotte : Le programme directement impliqué, c’est celui de technologie minérale. Le Cégep de l’Abitibi est le seul à offrir les trois voies de sortie : géologie, exploitation, minéralurgie. Au début des années 2000, nous avions 5 étudiants pour 3 voies de sortie et 3 ans d’études. Maintenant, nous comptons 150 étudiants dans ce programme. Les jeunes ont fait le choix de cette technique; ils ont surmonté un certain nombre de préjugés. Souvent, on identifiait techniques minières au monsieur qui sort du trou, tout sale, et le chapeau cabossé. Cette image ne correspond plus à la réalité. Maintenant, le technicien se promène avec son ordinateur portable. 


    L’image de techniques minières a changé

    Il y a aussi des techniques connexes : maintenance industrielle, électronique industrielle, techniques très demandées dans les entreprises du secteur minier. Il ne faut pas oublier le programme de génie civil, pour tous les accès aux différents chantiers et la gestion des sites.
    Le boom minier a des incidences : de nos finissants de l’an dernier, il y en a 99 % qui travaillent, dont 95 % qui sont dans des emplois reliés.
    L’attrait de ces programmes auprès des jeunes n’est pas sans rapport avec les salaires qui y sont versés. Un technicien peut gagner de 75,000 $ à 80,000 $ par année. 

    Notre région a été habituée à vivre des cycles économiques en dents de scie liés aux prix des métaux et aux récessions. Les choses sont en train de changer : les ressources que nous exploitons en ce moment sont  destinées en grande partie à l’Amérique du Nord. Mais  de plus en plus pour les pays émergents (Chine, Inde). Même en période de crise économique, leurs besoins en matières premières demeurent élevés. Le marché s’est mondialisé; la demande risque d’être moins dépendante des cycles économiques nord-américains.

    Portail : Le Cégep de l’Abitibi serait-il en situation différente des autres cégeps de région touchés par la décroissance démographique?

    Daniel Marcotte : Notre situation est particulière et elle n’est pas nécessairement liée au boom minier. Nous profitons du repositionnement du collège au début des années 2000. Depuis cette date, la population régionale des jeunes se dirigeant vers des études postsecondaires a diminué de 11 %.  À l’inverse, la population du collège a augmenté de   22 %. Nous sommes passés de 2250 étudiants en 2003 à 2750 étudiants en 2010. Nous en sommes très fiers.

    Un certain nombre de stratégies expliquent ce résultat. D’abord, nous avons une entente avec toutes les commissions scolaires de la région. Elles nous donnent accès à leurs banques de données à partir de secondaire 3. Chaque année, j’écris trois à quatre fois aux parents. Je rappelle aux parents l’importance de poursuivre au collégial. L’importance d’avoir un projet de vie.L’effet est immédiat : les parents valorisent l’éducation chez eux. Cette démarche a eu un effet sur l’incitation à poursuivre les études au collégial.

    Deuxièmement, nous nous appuyons beaucoup sur la société civile. Les gens de la région ont  à coeur leur collège et le collège est bien supporté par sa communauté. Quand je vais à Québec pour défendre un dossier, je ne parle pas au nom du Cégep; je parle au nom de l’Abitibi. Les gens de la région sont fiers de leur collège et ils le supportent.  

    Troisièmement, nous avons modifié notre structure de recrutement dans la région.  Maintenant, ce ne sont plus des conseillers en orientation qui vont parler aux jeunes. Ce sont des jeunes qui vont parler aux jeunes. Ce sont des enseignants qui vont parler aux jeunes. Ces derniers se reconnaissent dans le message qu’ils entendent. 

    Concurremment, le collège est allé chercher trois nouveaux programmes techniques : Techniques policières, Soins pré- hospitaliers d’urgence et techniques d’intervention en délinquance. Ces démarches ont contribué au développement et à la fierté. Résultat : nous retenons 94 % des jeunes de la région qui poursuivent leurs études collégiales dans les programmes que nous offrons. Au milieu des années 90, nous étions au niveau du 80 %. 
     

    Campus d’Amos

    Portail : Votre déploiement sur l’ensemble du territoire ne favorise-t-il  pas un taux aussi élevé de rétention en région?

    Daniel Marcotte : C’est évident. Quand quelqu’un a un centre d’enseignement dans sa communauté, tu es porté à valoriser ce centre, tu es porté à t’identifier et à te rapprocher de cet établissement. Nous avons trois principaux pôles : Rouyn-Noranda, Val-d’Or, Amos. Ces trois centres sont différents, mais à leur façon, ils contribuent tous les trois au développement du collège. Il faut respecter les particularités de chacun des centres. Il faut leur laisser l’espace pour se réaliser. C’est un défi. Quand tu es une structure, tu es porté à voir les développements des centres comme contraignants. Il faut apprendre à vivre avec ça. Il faut préserver notre structure régionale. C’est un défi constant de permettre le développement de chacun des centres en assurant un équilibre de l’ensemble.


    Campus de Rouyn

    Portail : Votre relation avec le milieu n’est-elle pas bien différente de celle d’un cégep de grande ville?

    Daniel Marcotte : À cet égard, nous ne sommes pas différents des autres collèges de région. Nous avons un rôle différent  d’un collège de grande ville : nous sommes la structure physique d’accueil de bien des évènements. C’est chez nous que ça se passe, parce qu’il n’existe pas beaucoup d’autres alternatives. Nous sommes au Cégep 500 employés. Nous contribuons bien sûr économiquement, mais aussi socialement et culturellement à notre milieu. Ce sont des gens scolarisés qui veulent se réaliser dans le travail, mais aussi par leur rayonnement dans le milieu. On voit moins ça dans la région métropolitaine ou à Québec. La contribution des individus est un peu noyée dans le groupe. Je mets au défi de trouver un évènement en Abitibi où 3,4,5 personnes du collège  ne sont pas impliquées. On sert de catalyseur dans les régions.

     

    Campus de Val-d’Or

    Portail : Comment se conjugue chez vous l’accueil d’étudiants étrangers?

    Daniel Marcotte : Pour nous, donner un caractère de mondialisation à nos programmes devient une valeur incontournable. Nous accueillons des jeunes de la Nouvelle-Calédonie, du Pérou et de l’Afrique, mais en même temps, nous envoyons nos jeunes un peu partout dans le monde. Je dis quelquefois à la blague : quand moi, j’ai fini mon cégep, je rêvais d’aller faire le tour de la Gaspésie sur le pouce avec mes amis. Un jeune aujourd’hui, son rêve, ce n’est plus la Gaspésie, c’est le monde. Il veut aller voir le monde. Il veut être signifiant dans son projet. Une de nos cartes : donner à nos étudiants accès au monde. Il faut que nos établissements ne soient pas seulement une maison  d’enseignement. Il faut devenir des maisons de transfert de savoir, de transfert de connaissance et d’ouverture au monde. 

    Portail : La situation des premières nations occupe actuellement l’actualité. Pour le Cégep, c’est une préoccupation qui ne date pas d’hier?

    Daniel Marcotte : Depuis le début des années 90, le cégep a fait de ce dossier un cheval de bataille. C’est un peu plus systématique depuis 2005. On a mis en place à Val-d'Or un service des premières nations. L’accueil, l’aide et le cheminement de ces étudiants reçoivent une attention adaptée. Nous encadrons les étudiants et nous les aidons à cheminer. Nous avons une responsabilité par rapport aux premières nations. Elles occupent le territoire comme nous. Elles l’ont occupé avant nous.  

    On doit les amener à la réussite scolaire. Il faut reconnaître que ce n’est pas facile. Mais il faut surtout reconnaître que nous essayons de leur faire faire en une génération ce que nous avons mis quatre générations à réaliser. En matière d’accès aux études supérieures, ils se retrouvent dans notre situation dans les années cinquante. Et nous voudrions que pour eux ce soit déjà acquis. Il faut vraiment prendre le temps de respecter leur projet éducatif. C’est ce avec quoi nous les blancs avons le plus de difficultés. Il y a actuellement une quarantaine d’autochtones qui viennent de toute la région et aussi de communautés du Grand Nord. Tout récemment, le cégep en partenariat avec le Conseil  en Éducation des Premières nations et le Collège Dawson a inauguré l'Institution postsecondaire des Premières Nations (IPPN) - baptisée Kiuna (« à nous » en langue abénaquise) à Odanak près de Trois-Rivières. Le Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue supporte pour le volet francophone les intervenants pendant cinq ans. Les deux premières années, nous avons la maîtrise d’œuvre. La troisième année permettra le transfert d’expertise. Lors de la 4e et 5e année, ils assumeront la responsabilité d’enseignement ; nous superviserons. Les diplômes seront délivrés par les deux collèges. Déjà après une première session, nous avons des résultats extraordinaires. 

    Portail : Le Cégep a-t-il des activités au niveau de la recherche ?

    Daniel Marcotte : En 2000, le collège a mis en place un centre de transfert : le CTRI (Centre technologique des résidus industriels). On y retrouve trois volets de recherche : les volets minier, forestier et agricole. Dans ces trois domaines, on retrouve des exploitations commerciales qui génèrent des résidus. Le volet minier occupe une place prépondérante. L’accélération des projets miniers génère aussi plus de résidus. En forêt, il y a beaucoup de résidus sur le terrain (branches, épines) qui méritent d’être mis en valeur.  

    Le collège a mis en place un centre de transfert : le CTRI (Centre technologique des résidus industriels).

    Portail : Le cégep a-t-il des collaborations avec l’Université du Québec en Abitibi-Témiscaminque?

    Daniel Marcotte : Le CTRI collabore avec les chercheurs de l’UQAT, car nous sommes dans les mêmes créneaux d’expertise. Dans plusieurs projets, nous sommes partenaires et complémentaires. Plus globalement, dans les cinq villes de la région, nous partageons les mêmes installations. À Rouyn-Noranda, l’université n’a pas de cafeteria, pas de bibliothèques. Ils utilisent les locaux du Cégep.  À Val-d’Or, nous avons construit ensemble la bâtisse. La proximité invite à beaucoup de partenariats.

    Entrevue réalisée par M. Alain Lallier, le 13 décembre 2011.