Par Daniel Baril
Dans les milieux de l'éducation, on considère généralement que les élèves allophones ont moins de chances d'obtenir leur diplôme d'études secondaires parce que leur profil socioéconomique les désavantage. Cette vision des choses ne résiste pas à l'analyse et le concept même d'«élèves allophones» ou d'«élèves issus de l'immigration» doit être déconstruit.
C'est ce qui ressort d'une vaste étude pancanadienne dirigée par Marie McAndrew, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l'éducation et les rapports ethniques. L'étude a comparé le taux de diplomation de sept groupes linguistiques avec celui des élèves de la majorité linguistique, c'est-à-dire les francophones à Montréal et les anglophones à Toronto et à Vancouver. Les données relatives à près de 54 000 élèves ont ainsi été analysées à la lumière de sept variables socioéconomiques et de quatre variables liées aux caractéristiques de l'école.
Effet résiduel
Pris globalement, les élèves non francophones à Montréal et les élèves non anglophones à Toronto et à Vancouver obtiennent des taux de diplomation tout à fait comparables à ceux de la majorité linguistique de leur milieu. À Montréal, par exemple, les «non-locuteurs du français» sont moins nombreux que les francophones à recevoir leur diplôme au terme des cinq années du secondaire, soit 45,5 % contre 52 %, mais ils rejoignent ces derniers sur une période de sept ans, alors que les taux de diplomation respectifs sont de 59,5 % et de 61,6 %, une différence jugée non significative.
Mais, si l'on analyse les données en fonction de l'appartenance linguistique des élèves allophones, des différences notables apparaissent. Le taux de diplomation est de 82 % chez les élèves dont la langue d'usage à la maison est le vietnamien, de 78 % dans le cas du chinois, de 67 % pour l'arabe (Maghreb et Liban), de 65 % pour le persan (Iran), de 52 % pour l'espagnol (Amérique latine) et de 40 % pour le créole, toujours en comparaison de près de 62 % chez les francophones.
À Toronto et à Vancouver, seuls les locuteurs du chinois ont des résultats supérieurs aux anglophones: ils sont respectivement deux et trois fois plus nombreux à obtenir leur diplôme que les anglophones.
L'étude fait par ailleurs ressortir un «effet résiduel» très important qui n'est pas associé aux diverses variables telles que l'âge, le sexe, le statut socioéconomique, le lieu de naissance ou la classe d'entrée dans le système scolaire. Une fois l'effet de ces variables retranché, la réussite scolaire se révèle quatre fois plus élevée chez les élèves de langue maternelle chinoise et trois fois plus élevée chez ceux de langue vietnamienne que chez les francophones de Montréal. Par contre, les créolophones ont quatre fois moins de chances d'obtenir leur diplôme.
Capital culturel
Selon Marie McAndrew, cet effet résiduel peut être lié à deux facteurs. «Il peut être l'effet du “capital culturel” de la famille, c'est-à-dire l'instruction des parents, l'importance accordée à la réussite scolaire, le lien entre la famille, la communauté et l'école, souligne-t-elle. Mais il peut aussi résulter d'un effet systémique du milieu scolaire, le personnel adoptant des attitudes différentes selon la culture ou le lieu de provenance des élèves. Nous n'avons pas été en mesure de déterminer lequel de ces facteurs est à la source de l'effet résiduel.»
L'hypothèse du capital culturel prend plus de poids quand on considère que les élèves d'origine chinoise et vietnamienne réussissent non seulement mieux, mais choisissent davantage, au secondaire, les cours qui ouvrent la voie aux études collégiales ou universitaires. Toujours à Montréal, les locuteurs du chinois sont presque 6 fois plus nombreux que les francophones à opter pour ces cours et les locuteurs du vietnamien 3,5 fois plus nombreux.
Autre facteur à l'appui de cette hypothèse: le revenu familial s'avère non significatif pour expliquer la réussite ou l'échec scolaire des élèves allophones, alors que cet indicateur demeure pertinent pour le groupe d'accueil. «Les résultats montrent un important hiatus entre le statut socioéconomique de ces élèves dans le pays d'accueil et leur capital culturel et scolaire réel», indique Mme McAndrew.
Il faut ici préciser que les banques de données ne contiennent pas d'information détaillée sur les revenus familiaux réels, lesquels sont estimés à partir du quartier d'habitation.
Déconstruire les métacatégories
Il y a donc une hiérarchie au sein des groupes issus de l'immigration qui place les locuteurs du chinois et les locuteurs du créole aux pôles opposés de la réussite et cette hiérarchie subsiste dans tous les indicateurs.
À partir de ces données, Marie McAndrew estime qu'il ne faut plus considérer globalement les élèves allophones comme un groupe à risque sur le plan scolaire; même si la langue maternelle et les revenus de leurs parents les désavantagent, les élèves de certaines communautés réussissent mieux que ceux de la majorité linguistique. «Il faut déconstruire les métacatégories comme “élèves allophones” ou “élèves issus des minorités visibles”, conclut-elle.