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Décoloniser les cégeps pour s’ouvrir à la grandeur des premières cultures d’Amérique



Un texte d'Élise Prioleau, rédactrice au Portail du réseau collégial

Depuis une dizaine d’années, des cégeps du réseau collégial québécois ont entrepris d’offrir une place à l’histoire, aux cultures et à la pédagogie autochtones, encore largement méconnues au Québec. Ces établissements ont choisi de mieux servir les étudiants autochtones et de valoriser les cultures des Premières Nations au sein des salles de classe, des programmes scolaires, dans l’organisation des études, au niveau des règles administratives ou encore dans le cadre d’activités culturelles et sociales.

Le Collège Vanier est l’un de ces établissements. Depuis cinq ans, Le Cercle autochtone de Vanier offre aux étudiants descendants des Premières Nations d’ici un milieu de vie dédié, un espace social et surtout un lieu où ils se sentent chez eux, comme l’explique Jacky Vallée, professeur d’anthropologie et co-fondateur du Vanier’s Indigenous Circle.

Un atelier donné au Collège Vanier. L'atelier des couvertures propose de revisiter 500 ans d'histoire des Peuples autochtones en revivant la perte d'accès au territoire ainsi que les événements qui ont marqué leur histoire.

«Nous offrons des services aux étudiants et étudiantes autochtones qui ont trop longtemps manqué et qui favorisent leur réussite scolaire ainsi que leur épanouissement, résume-t-il. Les sondages menés auprès de ces étudiants et d’étudiantes sont unanimes. Lorsqu’ils bénéficient d’un tel espace dans leur cégep, ces étudiants réussissent mieux, entre autres parce qu’ils étudient loin de leur communauté à laquelle ils n’ont que rarement accès, étant donné le prix élevé des billets d’avion pour se rendre dans les territoires nordiques.»

Exercice des couvertures, Collège Vanier

Rappelons que ces étudiants vivent bien souvent un choc culturel lorsqu’ils arrivent à Montréal pour la première fois, car la culture et la langue leur sont étrangères. «Lorsqu'on aide un individu, indirectement c’est toute une communauté que l’on soutient. Bien plus qu’un service, le Cercle autochtone de Vanier est un projet social axé sur la solidarité humaine», précise l’enseignant aux racines métissées.

Atelier d'artisanat au Vanier's indigenous circle

Une relation de réciprocité

Le Collège John Abbott a été l’un des premiers établissements scolaires à offrir des services aux étudiants issus des Premières Nations. C’est en 1990 qu’a été inauguré le Centre de ressources des étudiants autochtones, au moment où le cégep accueillait pour la première fois un groupe d’étudiants d’origine Cri en Technique de Soins infirmiers. Depuis, ils sont une soixantaine d’étudiants principalement d’origine Cris, Algonquins, Micmacs et Mohawks à fréquenter le collège tous les ans.

 

 

 

Le Centre de ressources autochtone du Collège John Abbott

«Je préfère parler d’inclusion que d’intégration, précise Louise Legault, conseillère pédagogique et coordonnatrice du Indigenous Student Ressource Center, qui témoigne d'une volonté de créer une relation de réciprocité entre les cultures au sein du collège. En plus d’offrir différents services de tutorat, de coaching et des activités sociales aux étudiants autochtones, le centre a aussi comme mandat de faire mieux connaître l’histoire et les cultures des Premières Nations à travers le collège. Par exemple, lors de la tenue d’événements spéciaux, une place est donnée à la parole et à la vision des premiers peuples, explique Louise Legault. «Cette année, le collège a entre autres tenu une présentation de films autochtones, une conférence de la poétesse d’origine innue Joséphine Bacon lors de la Semaine de la Francophonie, un volet autochtone lors d’un événement sur les changements climatiques. Petit à petit, ces initiatives contribuent à redonner une place aux cultures des Premières Nations au sein du collège», évoque la conseillère pédagogique.

«Redonner une place aux Autochtones dans le système scolaire devra nécessairement passer par une volonté de flexibiliser les procédures et règlements administratifs pour les adapter davantage à la réalité des étudiants autochtones et de faire plus de place aux méthodes pédagogiques des Premières Nations ainsi qu’aux connaissances dont ils sont les dépositaires», conclut Louise Legault. Au Collège John-Abbott, un comité consultatif autochtone est en voie de mise sur pied afin de guider le collège dans ses initiatives pour intégrer les premières cultures d’Amérique à la vie du collège et dans les cursus académiques.

 

 

 

 

Au Centre de ressources autochtone du Collège John Abbott

 

La pédagogie autochtone, une approche holistique en éducation

Les Premières Nations sont détenteurs d’une approche en pédagogie et des stratégies éducatives qui diffèrent souvent de celles couramment utilisées dans la majorité des salles de classe québécoises. Or, ces approches, souvent complémentaires à celles plus répandues, sont méconnues dans les cégeps.

«Le système d’apprentissage autochtone est holistique, explique Diane Labelle, conseillère régionale en pédagogie au Conseil scolaire en éducation des adultes des Premières Nations de Kahnawake et d’origine mohawk. Par exemple, plutôt que d’isoler les différentes disciplines, nous préférons relier les matières entre elles au sein d’un même cours et de créer des liens entre elles. Dans les pays occidentaux, nous apprenons à penser le monde à travers le spectre de la séparation des disciplines, de la séparation des enseignants et des étudiants, des humains et de la nature, etc. La pensée autochtone propose plutôt de recréer du lien entre les champs de la vie humaine.»

Par exemple, l’an dernier au Collège Vanier, deux enseignants de physique et d’art ont tenté d’expérimenter la co-création d’un cours conjoint, évoque la conseillère. «Ce sont des expériences qui peuvent déstabiliser au début, mais qui fonctionnent et qui sont enrichissantes à la fois pour les étudiants et les enseignants», constate-t-elle.

Donner une place importante à la nature

Parmi ses autres caractéristiques, la pédagogie autochtone propose de donner une place importante à la nature et à l’application concrète des apprentissages dans la communauté. «Nous valorisons l’ancrage solide des connaissances dans la pratique. Nous faisons constamment des liens entre la théorie et l’expérience réellement vécue par les étudiants au sein de la société.» La pédagogie autochtone entend aussi donner à l’étudiant une place active dans son propre processus d’apprentissage, selon Diane Labelle. «Contrairement à la pédagogie occidentale où les étapes du programme sont définies à l’avance et plus rigides, la pédagogie autochtone souhaite plutôt construire les étapes du processus d’apprentissage avec les apprenants eux-mêmes, qui sont considérés eux aussi comme détenteurs de connaissances.»

La pédagogie holistique des peuples autochtones est ancrée dans une philosophie de vie qui dépasse en tous points l’école et qui implique une éthique du vivant, selon Diane Labelle.

«Il s’agit de comprendre que nous sommes tous reliés les uns aux autres et à la nature. Dans cette perspective, nous cessons de prendre des décisions comme des êtres séparés du reste du vivant. Lorsqu’on se considère partie prenante de la communauté, c’est plus difficile de faire du mal à ceux que nous croisons sur notre chemin, car on les considère comme des frères ou des sœurs.»

Un intérêt naissant

Au cours des quatre dernières années, des collèges québécois ont commencé à manifester un intérêt pour les cultures autochtones, notamment en pédagogie. Fait nouveau, selon Diane Labelle, selon laquelle l’ouverture de la part des cégeps aux cultures des Premières Nations a véritablement commencé dans la foulée de la Commission de vérité et réconciliation, un exercice mené au Canada entre 2007 et 2015 pour donner la parole aux victimes du système des « pensionnats indiens ».

Un profil en études autochtones

Sur le plan pédagogique, cette ouverture a notamment pris forme d’un profil en études autochtones offert entre autres dans les collèges Vanier et Dawson. Ce profil d’études prévoit l’ajout d’un bagage de connaissances solides sur l’histoire et les cultures autochtones à même les cours réguliers de philosophie, de sociologie, d’histoire et autres. Certains cégeps comme Dawson et John-Abbott ont aussi créé un cheminement Tremplin DEC spécifique aux besoins des étudiants d’origine autochtones, incluant des cours d’inuktitut. «Les enseignants de ce programme doivent se former pour comprendre et transmettre l’histoire et la philosophie des Premières Nations tout en assurant un accueil adéquat à ces étudiants», explique Diane Labelle. 

En 2014 huit cégeps québécois se sont engagés à apporter un soutien aux étudiants autochtones dans le cadre du Protocole sur l’éducation des Autochtones.

Les établissements scolaires commencent à se mobiliser et s’organiser pour la reconnaissance des Premières Nations, constate Diane Labelle, de plus en plus souvent contactée par des établissements désireux de redonner une place respectueuse aux cultures des peuples premiers d’Amérique. Pour preuve, en 2014 huit cégeps québécois se sont engagés à apporter un soutien aux étudiants autochtones dans le cadre du Protocole sur l’éducation des Autochtones. Ce sont les cégeps de l’Abitibi-Témiscamingue, St-Félicien, Sept-Îles, Trois-Rivières, Victoriaville, John-Abbott, le Collège Vanier et le Collège Dawson. Par la suite, en 2017, un groupe d’intervenants en provenance du milieu collégial anglophone a fondé le Intercollegial indigenous initiatives network, un réseau de mise en commun des initiatives de mise en valeur des idées et de la culture autochtone dans le réseau collégial. Les collèges francophones sont invités à y participer également.

Donner enfin la parole aux Autochtones eux-mêmes au cœur des actions menées dans les cégeps

À l’avenir, pour poursuivre une réelle démarche d’ouverture interculturelle, il faudra «inviter les personnes autochtones qui ont des connaissances en pédagogie à participer au développement des programmes pédagogiques et recruter davantage d’intervenants et d’enseignants autochtones à venir transmettre leurs connaissances», conclut Diane Labelle, qui souligne l’importance de donner enfin la parole aux Autochtones eux-mêmes au cœur des actions menées dans les cégeps, pour s’assurer de bénéficier de sources fiables sur le sujet et enfin, et c’est nous qui le soulignons, de donner aux Premières Nations d’Amérique une voix actuelle et digne de la grandeur de ces cultures.



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