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La diversité culturelle à la hausse dans les cégeps

2021-01-17


Par Élise Prioleau

Le récent débat sur le racisme systémique dans les établissements scolaires a montré l’importance d’apprendre à établir un dialogue constructif entre les cultures. C’est ce que propose l’éducation ethnoculturelle, qui donne des résultats surprenants dans les cégeps où se développe cette expertise.

Le Cégep Édouard-Montpetit de Longueuil, situé dans l’un des treize secteurs d’accueil des réfugiés du Québec, a vu sa population étudiante se diversifier rapidement depuis 2015. Pour soutenir l’adaptation de sa communauté à la pluralité, le Cégep s’est doté en 2010 d’une Politique d’intégration et d’éducation interculturelle. Parmi les stratégies de la politique figurait la création d’un centre de ressources et de services dédié à l’inclusion des étudiants venus d’ailleurs, la Boussole interculturelle.

« C’est un espace dédié à la diversité culturelle où l’on accueille et réfère les étudiants issus de l’immigration ou de la diversité culturelle. Le local est également ouvert aux étudiants non immigrants qui veulent en savoir plus sur la réalité de l’immigration et qui souhaitent comprendre les parcours migratoires », explique Jean-Luc Djigo, intervenant de milieu au Cégep Édouard-Montpetit.

Jean-Luc Djigo, intervenant de milieu (en haut, au centre), Annie Nantel, conseillère pédagogique (en haut, à droite) et des étudiants de la Boussole interculturelle au Cégep Édouard-Montpetit.

L’approche interculturelle ne vise pas seulement les étudiants immigrants, mais l’ensemble de la communauté du Cégep, selon Annie Nantel, conseillère pédagogique à la Boussole interculturelle au Cégep Édouard Montpetit. « Notre approche consiste d’une part à former les enseignants et le personnel. Le but est de les aider à mieux accueillir les étudiants issus de la diversité culturelle. D’autre part, l’idée est de mettre en place du mentorat et des ateliers offerts aux étudiants issus de l’immigration pour faciliter leur adaptation à la réalité du Cégep. Il s’agit donc à la fois de préparer les professeurs et de soutenir les étudiants pour que la dynamique globale soit favorable. »

Rappelons que les étudiants nés à l’extérieur du pays sont en hausse dans les cégeps. En 2016, les étudiants immigrants ou étrangers représentaient 12,5 % des étudiants du réseau collégial.1

« Le meilleur moyen de gagner la confiance des étudiants, c’est de les écouter sans jugement. »
- Jean-Luc Djigo, intervenant de milieu au Cégep Édouard-Montpetit

Gagner la confiance des étudiants
Pour certains étudiants issus de l’immigration, c’est difficile de demander de l’aide, explique Annie Nantel. « Parfois, les étudiants sont méfiants. Certains se demandent si les renseignements qu’ils nous donnent seront tenus confidentiels. Ils craignent que leur demande d’aide ait des conséquences sur leur cheminement scolaire. Certains sont gênés, car leur réflexe serait de faire profil bas. Ils ressentent parfois de la honte face à leurs difficultés. »

Pour Jean-Luc Djigo, qui est une des personnes-ressources de première ligne au Cégep, la clé est d’offrir de l’écoute aux étudiants. « Le meilleur moyen de gagner la confiance des étudiants, c’est de les écouter sans jugement, soutient-il. Souvent, ces personnes vivent de la discrimination et du jugement dans leur milieu. Lorsqu’on les accueille sans jugement, et qu’on leur démontre qu’on est là pour les accompagner dans la recherche de solution, on gagne leur confiance. »

Au fil des années, la Boussole interculturelle a gagné le cœur des étudiants du Cégep, selon Annie Nantel et Jean-Luc Djigo. « Depuis deux ans, les étudiants réfèrent leurs amis à la Boussole. Ils sont de plus en plus nombreux à venir nous consulter », se réjouissent-ils.

La diversité au sein du personnel, une clé
La présence d’employés issus de l’immigration a contribué à la réussite de la Boussole interculturelle, selon Annie Nantel et Jean-Luc Djigo. « Pour les étudiants issus de l’immigration, c’est une source de motivation de rencontrer un compatriote qui a trouvé sa place au Québec. Ils se disent qu’ils peuvent y arriver eux aussi. Étant moi-même issu de l’immigration, je peux comprendre les difficultés qu’ils traversent. Je suis bien placé pour les conseiller et les encourager dans leur parcours », reconnaît l’intervenant de milieu. « Mon statut d’immigrant me permet de faire le pont entre les nouveaux arrivants et la société québécoise. »

D’ailleurs, dans la nouvelle mouture de la Politique d’intégration et d’éducation interculturelle du Cégep Édouard-Montpetit, un programme a été élaboré en collaboration avec la direction des ressources humaines afin que la diversité culturelle se reflète également au niveau de l’embauche du personnel. « C’est un des points centraux de la politique que de rendre visible la diversité au sein du collège », confirme Annie Nantel.

En 2016, 14,3 % des étudiants du réseau collégial avaient une langue maternelle autre que le français ou l’anglais.

Un programme de jumelage aux retombées étonnantes
Au Collège de Maisonneuve, un projet de jumelage a eu des retombées étonnantes en hygiène dentaire. « Une enseignante a constaté qu’il y avait peu de contacts entre ses étudiants nés au Québec et ceux issus de l’immigration », relate Julie Prince, conseillère à la vie étudiante en interculturel au Collège de Maisonneuve. Dans ce cégep montréalais, 25% des étudiants du programme d’hygiène dentaire est issu de l'immigration. « Ce sont souvent des adultes qui font un retour aux études. Ils étaient parfois dentistes dans leur pays », précise Julie Prince.

Julie Prince, conseillère à la vie étudiante en interculturel au Collège de Maisonneuve.

Pour stimuler les échanges interculturels, un programme de jumelage a été proposé aux étudiants des programmes d’hygiène dentaire et de technique policière. Les étudiants ont été jumelés avec des étudiants allophones issus d’un centre de francisation situé près du Collège. « Ces rencontres entre personnes fraîchement arrivées au Québec et nos étudiants d’origine québécoise ont permis de déconstruire certains préjugés. Ils ont été sensibilisés à ce que vivent les personnes qui immigrent», explique Julie Prince. Inversement, l’échange permettait aux étudiants en francisation d’être en contact avec des membres de la société d’accueil.

Au terme de cette expérience de jumelage, la dynamique de groupe a changé dans le programme d’hygiène dentaire. « On a pu constater que les liens se sont créés entre les étudiants nés au Québec et les étudiants issus de l’immigration. Ça a permis de valoriser l’expertise et le parcours des étudiants immigrants, qui ont souvent œuvré dans le domaine de la santé et qui ont des connaissances à partager avec les plus jeunes. »

« Nous devons aborder les questions interculturelles sur un mode actif et non sur un mode réactif. »
-Habib El-Hage, directeur de L’Institut de recherche sur l’intégration professionnelle des immigrants (IRIPI).

L’importance de se doter de politiques interculturelles
Les collèges du réseau ne sont pas tous dotés d’une politique interculturelle. De même, ce ne sont pas tous les collèges qui ont un conseiller en éducation interculturelle en poste. En ce domaine, les avancées sont à géométrie très variable dans le réseau, selon Habib El-Hage, directeur de L’Institut de recherche sur l’intégration professionnelle des immigrants (IRIPI).

Habib El-Hage, directeur de L’Institut de recherche sur l’intégration professionnelle des immigrants (IRIPI).

« Nous devons aborder les questions interculturelles sur un mode actif et non sur un mode réactif. Pour ce faire, les établissements doivent se doter de politiques interculturelles portées par la direction générale et la direction des études. Un comité devrait se pencher régulièrement sur ces enjeux-là, afin d’établir des actions à mener dans le milieu auprès des enseignants et des étudiants », recommande-t-il.

Le réseau collégial pourrait aller beaucoup plus loin en matière d’inclusion et de pédagogie inclusive, estime le directeur de l’IRIPI. « L’inclusion commence au niveau macro, au niveau de la vision institutionnelle. Les actions concrètes qui en découlent sont la diversification des membres du personnel, l’accessibilité des milieux d’enseignement et l’adoption collective de moyens pédagogiques de type inclusifs », souligne M. El-Hage. « L’objectif est d’arriver au point où l’inclusion d’une majorité de personnes, peu importe leur différence, ira de soi. À ce moment-là, lorsque nous n’aurons plus à en parler, nous saurons que nous sommes dans une société inclusive.»


1.Gaudreault, M. M. et S.-K. Normandeau avec la collaboration de Jean-Venturoli, H. et J. St-Amour. 2018. Caractéristiques de la population étudiante collégiale : valeurs, besoins, intérêts, occupations, aspirations, choix de carrière. Données provenant du Sondage provincial sur les étudiants des cégeps (SPEC) administré aux étudiants nouvellement admis aux études collégiales à l’automne 2016. Jonquière, ÉCOBES – Recherche et transfert, Cégep de Jonquière, 133 pages.



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