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LES PALMARÈS DES CÉGEPS. UN BEL EFFORT MAIS …

Signataires

Pierre Doray, professeur, Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie (CIRST) et département de sociologie, Université du Québec à Montréal ; Stéphane Moulin, professeur, Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie (CIRST) et département de sociologie, Université de Montréal; Pierre Avignon, conseiller politique, Fédération des enseignantes et enseignants de cégep (FEC-CSQ); Claude Lessard, Professeur émérite, Université de Montréal, Annie Pilote, vice doyenne à la recherche, faculté des sciences de l'éducation, Université Laval; Pierre Canisius Kamanzi CIRST et Département d'administration et fondements de l'éducation, Université de Montréal, Geneviève Sirois, Département d'éducation, TELUQ, Benoit Laplante, Centre Urbanisation Culture Société, Institut National de Recherche Scientifique, Virginie Thériault, Département d'éducation et formation spécialisées, Université du Québec à Montréal

13 février 2021

Le journal de Québec publie son second palmarès des cégeps à deux semaines du dépôt des demandes d'admission au cégep en introduisant une innovation. En effet, le classement ne tient pas uniquement compte du taux de diplomation. Ce dernier est en effet « pondéré » ou « modulé » par un autre facteur : la moyenne scolaire du secondaire des élèves qui se sont inscrits au programme d'études au cours des 5 dernières années. Ce deuxième indicateur modifie profondément le classement. Le cégep de Rosemont, classé au 52e rang en sciences de la nature selon le taux de diplomation se retrouve au 17e rang sur le deuxième indicateur. Le cégep Dawson passe du 1er rang au 33e, toujours en sciences de la nature. Alors, doit-on se fier à des résultats si différents ? Rien n'est moins sûr.

1. Bel effort, mais…
Le présent palmarès a le défaut de ne reposer que sur deux indicateurs, le second modulant le second afin de faire ressortir l'effet établissement. Or, habituellement, les palmarès utilisent de nombreux indicateurs afin de tenir compte des ressources éducatives accessibles aux élèves, de la qualité de vie au sein des établissements ou des conditions de vie extrascolaire. Les palmarès interrogent des étudiant.es et des diplômés. Ils scrutent un ensemble d'indicateurs. Rien de tel dans le présent palmarès.

La modulation par les résultats scolaires du secondaire répond à une critique de l'an dernier : le taux de diplomation du cégep ne dépend pas uniquement du travail pédagogique des artisans du cégep, mais aussi des dispositions scolaires des élèves. Cette critique fait écho à un long débat, toujours d'actualité en sociologie de l'éducation, autour de la part respective des dispositions individuelles et de l'effet établissement dans la reproduction des inégalités ou dans leur réduction. La discussion a toujours cours, les enquêtes conduisant à des résultats différents selon les méthodologies et les indicateurs utilisés. En somme, nous ne sommes pas devant une science stabilisée qui permet l'usage d'indicateurs précis.

La comparaison entre les deux indicateurs et celle avec le palmarès de l'année dernière montrent une grande variabilité, facilement assimilable à une fragilité des résultats. En moyenne, l'écart, dans le programme de sciences de la nature, entre les deux classements est de 8 rangs, ce qui n'est pas rien. Le plus grand écart pour un même collège est de 34 points. Il est même de 40 points en sciences humaines. Qu'arrivera-t-il si les auteurs du palmarès de l'année prochaine introduisent un autre facteur tout aussi pertinent ? Verra-t-on des variations toutes aussi grandes ? Aura-t-on pour autant un meilleur portrait alors que les travaux sur la réussite scolaire montrent qu'elle est multifactorielle et dépend de facteurs scolaires comme extrascolaires. En ajoutant à la pièce de nouveaux éléments d'analyse, l'information ne sera pas pour autant plus complète.

2. Que veut dire le rang ?
Même avec un palmarès corrigé, il demeure que nous restons dans une logique de classement. Or, l'écart entre les 10 premiers cégeps est souvent de deux ou trois points de pourcentage. La logique du palmarès conduit à dire que le cégep de La Pocatière est dixième et celui de Jonquière premier en science de la nature. Cette logique rend aveugle à une autre constatation : les collèges sont globalement équivalents. Alors, pourquoi ne pas le dire et oublier le classement ?

3. À qui et à quoi servent ces palmarès ?
Les producteurs de palmarès arguent habituellement que les élèves et les étudiants doivent avoir la meilleure information possible pour faire leur choix de programmes d'études et de carrière. Or, comme l'information fournie est limitée, elle est peu utile aux élèves ou à leurs parents. En plus, cet exercice fait fi des autres facteurs qui influencent le choix de cégep et de programme : la proximité géographique, la carte des programmes, la condition économique de la famille et les conditions économiques de vie, l'intérêt ou le goût d'apprendre pour une discipline ou un métier, etc.

Ce palmarès est-il utile aux intervenants des cégeps ? Permet-il de développer une culture de l'amélioration continue ? Rien n'est moins sûr. Voilà 20 ans (depuis l'introduction de la gestion par les résultats et la nouvelle gestion publique) que les enseignants, les directions et les professionnels se demandent d'où viennent les fluctuations de réussite avec des réponses variables. Un palmarès annuel peut-il les aider à trouver la recette miracle entre la publication de deux palmarès annuels ?
Alors si l'information produite par les palmarès est pour le moins incomplète, ne de-vrait-on pas tout simplement s'abstenir d'en produire.



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