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Ce que demain exigera de nous

Inspirée par Guy Rocher, la directrice générale du Collège Bois-de-Boulogne pense l’éducation et la relation éducative en des termes inattendus

Pascale Sirard

Directrice générale du Collège Bois-de-Boulogne

Dans un entretien qu’il accordait à son neveu, Guy Rocher, ce grand sociologue que l’on surnomme affectueusement le père des cégeps, disait : « Dans un système d’éducation, on doit toujours voir venir, toujours s’orienter vers ce qu’on ne sait pas encore de demain, mais vers ce qu’on peut entrevoir, et être ainsi à la recherche de ce qui sera le plus adapté à ce que demain exigera⁠1. »

Voir venir. Je trouve l’expression très juste pour penser l’éducation aujourd’hui. Mais voir venir est devenu un exercice particulièrement difficile, car nous vivons dans un monde où les crises se croisent et s’accélèrent : dérèglements climatiques, tensions sociales et économiques, conflits armés, transformations technologiques… Tout bouleverse nos repères.

Le monde de l’éducation, malheureusement, n’échappe pas à ce mouvement. L’intelligence artificielle (IA), à elle seule, a complètement transformé notre rapport au savoir. Une information qui exigeait autrefois une recherche patiente peut désormais être trouvée et résumée en quelques secondes.

L’IA a rendu le savoir plus accessible que jamais, mais lire ne signifie pas comprendre, et trouver une réponse ne garantit pas qu’elle soit exacte. Et c’est peut-être là qu’un déplacement important s’opère : plus le savoir devient accessible, plus la relation éducative devient précieuse.

Et pour avancer dans cette direction, trois mots me reviennent avec insistance. Trois mots loin des discours institutionnels, mais qui me semblent essentiels pour penser l’éducation aujourd’hui : amour, courage et humilité.

L’amour, d’abord. Le mot peut surprendre, mais je le choisis volontairement. Pour éduquer, il faut aimer. Aimer nos étudiantes et nos étudiants, jeunes ou adultes. Pas d’un amour naïf, mais les aimer suffisamment pour être exigeants avec eux. Pour croire en leurs capacités. Pour les soutenir lorsqu’ils doutent et parfois voir en eux quelque chose qu’ils ne voient pas encore eux-mêmes.

Le courage, ensuite. Voir venir ne signifie pas attendre que les choses arrivent. C’est accepter de bouger, d’essayer de nouvelles façons de faire et, parfois, de se tromper. Le courage, ici, n’est ni de résister en espérant que cette transformation disparaisse ni de l’embrasser aveuglément. C’est accepter d’y entrer avec discernement, avec nos valeurs, avec notre expertise.

Le courage, c’est aussi réaffirmer une conviction simple : la technologie doit servir le potentiel humain, et non l’inverse. L’enseignement supérieur ne peut être un simple spectateur de cette transformation. Il doit aider à la comprendre, à l’éclairer, à la remettre en question.

Enfin, l’humilité. Il faut aussi savoir dire : nous ne savons pas. Nous ne savons pas exactement où nous conduira l’intelligence artificielle. Nous ne savons pas exactement quels métiers exerceront dans 10 ans les jeunes et les adultes qui entrent aujourd’hui au cégep ou à l’université. Nous ne savons pas tout ce que demain exigera d’eux, ni de nous. Et ce non-savoir n’est pas une faiblesse. Il peut devenir une posture. Une manière de rester curieux, de nous remettre en question, de cultiver un doute sain. L’humilité nous permet d’oser, de se tromper et d’apprendre. Elle nous rappelle aussi que transmettre un savoir ne signifie pas d’avoir toutes les réponses. L’humilité n’est pas le contraire du courage ; elle en est peut-être la condition.

Guy Rocher nous invitait à voir venir, à préparer l’éducation à ce que demain exigera.

Mais plus j’y pense, plus je crois que notre responsabilité ne consiste pas seulement à préparer les jeunes et les adultes au monde qui vient. Elle consiste aussi à leur permettre d’y entrer avec suffisamment de confiance pour pouvoir y prendre leur place.

Récemment, sur les réseaux sociaux, je suis tombée sur une citation qu’on attribue à Albert Camus et qui circule beaucoup, à l’aube de la rentrée scolaire : « L’école prépare les enfants à vivre dans un monde qui n’existe pas. » En cherchant la source de cette citation grâce à l’IA, j’ai découvert que rien ne permet de la retrouver dans l’œuvre de Camus. En revanche, ce que Camus a véritablement écrit sur l’école me paraît beaucoup plus puissant. En recevant le prix Nobel, en 1957, la première pensée d’Albert Camus, après sa mère, va à son instituteur, Louis Germain, qu’il remercie pour cette main affectueuse tendue au petit enfant pauvre qu’il était. « Sans votre enseignement et votre exemple, écrit-il, rien de tout cela ne serait arrivé. »

Je trouve qu’il y a là l’une des plus belles façons de penser le métier d’enseigner. Puisqu’il est vrai que nous ne savons pas exactement de quoi demain sera fait, son rôle se situe précisément là : non pas dans la certitude, mais dans la présence. Dans le lien. Dans cette main que l’on tend.

Et peut-être est-ce là, au fond, que commence l’éducation.

1. Guy Rocher – Entretiens, François Rocher, Boréal, 2010, 252 p.

Source: La Presse 

25 août 2026