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Penser l’enseignement de la littérature avec l’intelligence artificielle
Une recherche documente les usages de l’IA au secondaire, au collégial et à l’université.
Par Claude Gauvreau, actualités UQAM
S’emparer de l’IA
Le programme de recherche auquel participent les trois professeurs a germé au moment où ChatGPT est apparu. «Au départ, l’objectif était de travailler avec une enseignante d’un cégep pour examiner comment il est possible de s’emparer de l’IA pour enseigner la lecture et l’écriture littéraires, tout en développant un discours critique sur cet outil, rappelle Nathalie Lacelle. Il s’agissait aussi de se pencher sur la façon d’amener les élèves et les étudiants à réfléchir sur les avantages et les pièges que comporte l’utilisation de l’IA.»
Le programme s’est amorcé en collaboration avec une chercheuse française de l’Université de Montpellier, Sandrine Bazile, qui souhaitait appliquer la même approche au niveau universitaire. «Cela s’inscrivait dans une recherche plus large sur les compétences numériques en didactique et littératie numérique, et l’interaction avec les machines», note Eleonora Acerra. «Puis, une communauté de recherche s’est formée progressivement au Québec et en France sur la façon de penser une didactique de la lecture et de l’écriture permettant un usage intelligent de l’IA», dit Nathalie Lacelle.
De son côté, Bertrand Gervais travaillait sur la notion d’«auctorialité», laquelle désigne le statut attribué à une personne en tant que créatrice d’une œuvre intellectuelle, englobant l’expression personnelle d’un artiste ou auteur.
«Poser la question de l’IA générative en littérature, c’est poser la question de l’acte même d’écrire, observe le professeur. Avec l’arrivée de l’IA, l’auteur devient un méta-auteur fournissant des indications à une machine pour produire un texte donné.»
Avec les élèves et les étudiants, il est intéressant de travailler les formes de reconfiguration de la figure de l’auteur produites par l’IA, dit Nathalie Lacelle. «Les activités les plus fécondes sont celles où les jeunes apprennent à dialoguer avec les propositions de l’IA, à choisir ce qui peut être délégué à l’outil et à exercer un regard critique sur ce qu’il produit.»
Trois thématiques à l’étude
Le programme de recherche porte sur trois grandes thématiques encore peu documentées à ce jour: l’utilisation de l’IA en classe pour soutenir la compréhension et l’interprétation d’œuvres littéraires, pour favoriser la lecture subjective et pour stimuler la créativité des élèves et des personnes étudiantes.
L’idée est de partir de la lecture d’un œuvre littéraire. «Des enseignantes ont, par exemple, organisé des activités de réflexion et de production littéraires avec l’IA, illustre Eleonara Acerra. Par exemple, on donnait des consignes aux élèves pour qu’ils interagissent avec la machine, soit pour interroger un passage difficile, soit pour mettre en dialogue des personnages d’œuvres différentes, voire pour hybrider leurs textes avec ceux produits par la machine.»
Les enseignantes ont notamment invité leurs élèves à rédiger une lettre à un personnage de fiction sans l’aide de la machine et à demander à celle-ci d’incarner le destinataire. Ensuite, les élèves devaient proposer un commentaire critique sur la position générée par l’IA, créant ainsi un jeu de correspondances fictives.
«Cet exercice avec l’IA a permis d’engager la créativité littéraire des jeunes et de révéler ce qu’ils pensaient de l’œuvre, des personnages et des situations fictives, favorisant ainsi l’expression de leur subjectivité», observe la professeure.
«C’est un peu comme si les élèves avaient à leurs côtés un ami expert, une sorte de tuteur, avec lequel ils ne sont pas obligés d’être d’accord, mais qu’ils peuvent consulter et questionner pour, par exemple, préciser des notions ou des arguments, relève Nathalie Lacelle. Il importe d’éduquer les jeunes à prendre leurs décisions. C’est là que l’approche critique de l’IA, et non son rejet, intervient. On est très actif cognitivement quand on travaille avec une machine. Demander, choisir, comparer, justifier, refuser sont toutes des opérations cognitives.»
Apprendre à lire les textes générés par l’IA
Pour la chercheuse, la pratique de la lecture est particulièrement importante avec l’IA parce que les jeunes doivent comprendre ce que la machine produit et évaluer si cela correspond à ce qu’ils veulent exprimer.
Bertrand Gervais abonde dans le même sens. «On oublie que l’IA nous pose des questions en tant que lecteur. Supposons que je délègue mon écriture à une machine, qui me renvoie un texte de 300 mots. Quel est le statut de ce texte? Avant de le partager, il faut savoir l’interpréter et décider si ce qui a été produit est valide ou non, surtout si le texte généré a halluciné des références ou des arguments.» D’où la nécessité de former les jeunes à la lecture afin qu’ils adoptent une posture critique à l’égard des productions de l’IA.
Documenter les pratiques pédagogiques novatrices
Nathalie Lacelle, Éleonara Acerra et Bertrand Gervais insistent sur l’importance pour les enseignantes et enseignants d’acquérir les compétences nécessaires relatives à l’utilisation de l’IA, tout en expérimentant ses outils.
«Nos recherches servent à recueillir des données concernant la manière dont ils réinventent leurs pratiques pour préserver ce qui est au cœur de l’enseignement de la littérature: l’interprétation, la subjectivité et le dialogue avec les textes», souligne Nathalie Lacelle.
L’intégration des outils de l’IA dans les cours de français et de littérature présente des avantages pour les enseignantes et enseignants, soutiennent les chercheuses et leur collègue. Ils allègent, notamment, la charge de travail en offrant un soutien personnalisé et une rétroaction instantanée aux étudiants, permettant aux enseignants de se consacrer à d’autres aspects de leur tâche.



