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Les compétences sociales et émotionnelles, un enjeu crucial de persévérance et de diplomation

Par Thérèse Lafleur

Les habiletés sociales tout comme les aptitudes scolaires peuvent-elles être des vecteurs de persévérance et de réussite pour un jeune évoluant dans un milieu défavorisé ?

Une équipe de recherche de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), de l’Université Concordia et de l’Université d’Ottawa a mené une étude qui vise à savoir si les jeunes issus de milieux défavorisés ont bénéficié, à chance égale, de la création des cégeps pour accéder aux études supérieures.

Leur recherche a porté sur les caractéristiques comportementales de certains jeunes comme l’amabilité, la sociabilité et l’agressivité. Tout en considérant les compétences scolaires, les chercheurs ont analysé si ces caractéristiques avaient « aidé » ou « nui » au parcours scolaire de 3 883 participants, sur trois décennies.

« C’est connu qu’avant la fin des années 1960, le système d’éducation québécois faisait en sorte que les francophones en particulier n’allaient pas à l’école très longtemps. Même ceux qui avaient un bon potentiel parce que l’école était trop coûteuse ou trop éloignée. Les réseaux des cégeps et des universités du Québec ont alors été créés pour faciliter l’accès à l’enseignement supérieur. Ainsi, les familles défavorisées ont augmenté leur niveau d’éducation entre la génération des parents, qui étaient allés à l’école avant la Révolution tranquille, et leurs enfants qui sont les participants de notre étude. Alors est-ce que les participants issus de milieux défavorisés et qui avaient le potentiel d’aller plus loin que le secondaire ont poursuivi des études supérieures ? » explique Marie-Hélène Véronneau, professeure en psychologie à l’UQAM.


Marie-Hélène Véronneau, professeure, Département de psychologie, Université du Québec à Montréal

« Quand les gouvernements entreprennent d’importants changements dans leur système éducatif, les études pouvant documenter le niveau d’éducation au sein d’une même famille sont rares. Et notre étude va au-delà de strictes données sur le niveau d’éducation de ces familles ou le revenu des parents. Nous avons en main des données sur les caractéristiques psychologiques pour connaître le profil comportemental des participants. » note madame Véronneau.

Publiées à l’automne 2021 dans Journal of Youth and Adolescence - Promoting Postsecondary Education in Low-IncomeYouth : The Moderating Role of Socio-Behavorial and AcademicSkills in the Context of a Major Educational Reform - les conclusions de cette recherche offrent un regard inédit sur les effets des interactions sociales qui peuvent jouer un rôle déterminant au fil de la scolarisation.

Les constats de l’étude suggèrent d’ailleurs d’orienter les efforts vers les jeunes qui en ont réellement besoin en y consacrant les ressources nécessaires pour les identifier et soutenir leur cheminement scolaire, et ce, dès le plus jeune âge.

Une perspective de trente ans sur l’éducation pour tous

Ce sont des chercheurs de l’Université Concordia qui, en 1976 et en 1978, ont collecté les premières données auprès de 4 109 élèves d’écoles publiques de milieux très défavorisés à Montréal. Des jeunes de 1re et de 4e année du primaire et de Secondaire 1 ont été recrutés, des filles et des garçons à parts égales, des élèves âgés de 7 à 13 ans.

Les participants ont rempli des questionnaires sociométriques dont les questions concernaient les comportements des autres élèves de la classe. À partir des réponses, les chercheurs ont identifié les élèves ayant des comportements qui les distinguent de la moyenne. Par exemple, parce qu’ils sont perçus comme étant plus agressifs ou au contraire plus retirés socialement ou encore aimés par tout le monde.

En parallèle, les examens de fin d’année que passent tous les élèves pour mesurer leurs compétences scolaires ont permis d’évaluer les habiletés scolaires de sous-groupes ciblés de participants. Certaines données sociométriques collectées ont ainsi été regardées en considérant les résultats des tests de compétences scolaires pour des sous-groupes de participants.

Au départ, plus de 4 109 jeunes avaient été recrutés dans l’étude. Trente ans plus tard, les résultats de la recherche portent sur les 3 883 participants ayant pu être retracés grâce à l’utilisation des données scolaires autorisée par la Commission d’accès à l’information du Québec. Les chercheurs ont été en mesure de connaître le niveau scolaire atteint par les participants arrivés à la trentaine en 2006. Ainsi ils ont pu faire le lien avec les questionnaires sociométriques et les tests de compétences scolaires que les participants avaient complétés en 1976 ou 1978, alors qu’ils avaient en moyenne 10 ans.

Cette recherche d’envergure a été financée par le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada et les Fonds de recherche du Québec. Elle regroupe une imposante équipe dont Marie-Hélène Véronneau, professeure au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal et directrice du Laboratoire d'études sur les parcours scolaires et les influences sociales (LEPSIS) ainsi que Jane E. Ledingham, professeur Émérite de psychologie à la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa et :

Life-course Theory, une théorie prise à rebours

« Le cadre théorique de l’étude, Life-course Theory, a permis d’identifier que des obstacles, parfois structurels, peuvent empêcher certains individus d’utiliser tout leur potentiel pour se développer comme personne. » observe la professeure Véronneau.

« Cependant, l’équipe de chercheurs a choisi d’inverser la réflexion et de se pencher sur ce qui arrive aux jeunes de milieux défavorisés qui ont beaucoup de potentiel. Qu’arrive-t-il quand nous enlevons des obstacles, quand nous créons des cégeps pratiquement gratuits et accessibles ? Est-ce que les jeunes vont profiter de ces opportunités ? Et quels jeunes vont en profiter ? Au lieu d’étudier les obstacles qui empêchaient les élèves d’atteindre leur plein potentiel sur le plan éducatif, notre équipe a tenté de vérifier comment le fait d’offrir des opportunités et de faciliter l’accès à des diplômes postsecondaires pouvait mettre en branle un processus de résilience pour des jeunes qui avaient grandi dans un milieu défavorisé et dont la plupart des parents n’avaient pas beaucoup d’éducation ni beaucoup d’argent pour les soutenir. Est-ce que ces jeunes utilisent les ressources qui leur sont offertes à l’extérieur de la maison, par la société et par le système d’éducation, pour se réaliser ? »

Des données probantes

Cette étude avait comme prémisse que peu de recherches portent sur les effets à moyen et long terme des réformes en éducation. Alors que les gouvernements sont appelés à faciliter l’accès aux études postsecondaires tout en soutenant les parcours d’apprentissage de la maternelle au secondaire, ils ne disposent que de peu d’information sur les bénéfices de telles réformes. Dans cet esprit, plusieurs hypothèses ont été explorées en quête de données probantes.

La professeure Véronneau mentionne que : « Le fait d’être aimable envers les autres élèves, d’être plus apprécié était intéressant parce que cela distinguait les participants d’une façon constante, d’un groupe à l’autre, jusqu’aux finissants du collégial. Donc, le fait d’être plus apprécié par ses pairs, pendant toute la scolarité, aide à ne pas décrocher, à commencer et aussi à finir le cégep. »

Alors dans quelle mesure un milieu défavorisé peut-il affecter les ambitions scolaires d’un jeune ?

En lien avec les résultats relatifs à ce questionnement, madame Véronneau suggère de privilégier une stratégie d’intervention permettant de cibler des sous-groupes d’élèves qui ont des besoins particuliers à certains moments de leur scolarisation. « En complément des programmes universels qui rejoignent tout le monde, des investissements supplémentaires peuvent être profitables quand nous sommes en mesure d’identifier les élèves qu’il faut soutenir davantage. Par exemple, l’étude nous a appris que pour les filles qui viennent de milieux ‘très’ défavorisés, le fait d’être perçues comme agressives est un facteur de risque important. Alors, pourquoi offrir les mêmes formations pour gérer l’agressivité à tous les élèves ? »

« Plusieurs recherches ont démontré que les élèves plus agressifs avaient des difficultés à persévérer à l’école. Toutefois, ce phénomène est ressorti plus faiblement que prévu dans notre étude. La principale différence que nous constatons en lien avec l’agressivité, c’est que les jeunes qui ont arrêté l’école avant leur DES étaient plus agressifs que les autres. Donc l’agressivité élevée n’est pas un facteur de risque aussi important que nous l’envisagions pour la poursuite d’études supérieures. »

Toujours en gardant en tête que les mesures ont été prises quand les élèves étaient jeunes, soit entre 7 et 13 ans, un résultat s’est révélé plus surprenant. Les filles qui ont réussi à fréquenter l’université étaient les petites filles que les autres élèves qualifiaient d’agressives. « Une constatation intéressante qui suggère que les filles perçues comme agressives, soit qu’elles étaient peut-être plus affirmées et n’avaient pas peur de s’imposer, tout cela a aidé ces filles à poursuivre à l’université. Comme si les comportements qui allaient à l’encontre des normes de genre de l’époque ont pu finalement être des comportements qui ouvraient la porte pour les filles à des études supérieures. » fait remarquer madame Véronneau.

En observant les différences entre les garçons et les filles, l’étude révèle aussi que si les garçons de familles ‘plus défavorisées’ que les autres intègrent le cégep, leur situation familiale ne leur nuit pas. Au contraire, les garçons les plus défavorisés ont tendance à persévérer davantage comme si cela allait les sortir de leur milieu, alors qu’une telle situation familiale augmente le risque d’abandonner le cégep chez les filles.

Apprendre à écrire, à compter et à « socialiser »

Comme il est maintenant reconnu qu’un diplôme d’études collégiales permet d’accéder à un emploi de qualité ou d’entrer à l’université, cette étude aide à comprendre ce qui distingue ces diplômés issus de milieux défavorisés des jeunes qui demeurent en marge.

Les conclusions de cette recherche confirment qu’effectivement la compétence scolaire est un prédicteur du fait que les jeunes se rendent jusqu’au cégep. Le genre, fille ou garçon, demeure aussi un indice important puisque les filles étaient plus nombreuses à obtenir un DEC.

Cependant, les résultats mettent en lumière la nécessité de mesures ciblées et intensives destinées spécifiquement aux jeunes qui ont soit des difficultés d’apprentissage, de comportement ou d’interactions sociales, et ce de la maternelle au secondaire, dans la perspective qu’ils soient motivés à poursuivre des études supérieures.

Et, parce que l’amabilité semble le seul prédicteur qui distingue les participants diplômés du collégial de tous les autres groupes moins scolarisés, les compétences sociales et émotionnelles se présentent comme un enjeu crucial de persévérance et de diplomation.







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