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Le regard des collégiens sur le parcours scolaire et le soutien de leurs parents

« Il faut que tu sois heureux dans la vie, mais… »

Une étude signée par Frédéric Deschenaux, professeur en sociologie de l’éducation, Francis Charlebois, doctorant à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR) et Sylvain Bourdon, professeur à la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke, publiée en juin 2022,

« Il faut que tu sois heureux dans la vie ! » affirment les parents. Cette injonction au bonheur prime dans 96 entrevues avec des collégiens. Cependant, leurs parents ajoutent parfois « il faut que tu sois heureux dans la vie, mais… », mais, selon leurs critères à eux. En fait, cinq types de rapport aux études des parents — indifférent, utilitaire, lucide, protecteur et autoritaire — jouent sur l’appétit scolaire de leur enfant.

« Quand il est question de la place des parents dans le parcours scolaire, à peu près toutes les études traitent des parents d’élèves du primaire ou du secondaire. Comme si, après le secondaire, les parents ne faisaient plus partie de l’équation! C’est d’ailleurs ce que l’étude initiale menée par Sylvain Bourdon et son équipe avait montré. Cette étude portait sur les réseaux de soutien des jeunes collégiens comme facteurs de persévérance, et les parents sont un des acteurs identifiés comme principaux soutiens de la part des collégiens. Ce volet n’ayant pas été particulièrement fouillé malgré les questions intéressantes posées dans les entretiens, nous nous sommes intéressés tout particulièrement au rapport entre le collégien et ses parents », explique Frédéric Deschenaux, professeur en sociologie de l’éducation.

L’analyse des propos des collégiens montre qu’ils accordent du crédit au vécu et au discours de leurs parents à propos des études postsecondaires, au point où ils identifient leurs parents comme source de conseil concernant leur propre parcours ou choix de carrière.

Frédéric Deschenaux

Optimiser les données

Afin d’explorer le contexte social d’élaboration des projets d’études, les chercheurs ont analysé les transcriptions issues de 96 entretiens avec collégiens des régions de Montréal (Cégep du Vieux Montréal), de Sherbrooke (Cégep de Sherbrooke) et de Longueuil (Cégep Lionel-Groulx). La grande majorité de ces collégiens habitaient chez leurs parents et les deux tiers de ces jeunes ont dit considérer comme très importante leur relation avec au moins un de leurs parents.

« À peu près toutes les études traitent des parents d’élèves du primaire ou du secondaire. Comme si, après le secondaire, les parents ne faisaient plus partie de l’équation! »

Cette étude présente le fruit d’une analyse secondaire de données qui s’inscrit dans les travaux plus larges de la Chaire réseau sur la jeunesse du Québec. Une Chaire dont Sylvain Bourdon était titulaire du volet Éducation, Citoyenneté et culture. Les chercheurs ont puisé dans les données de l’enquête longitudinale Famille, réseaux et persévérance au collégial, amorcée en 2007. Cette enquête s’inscrivait dans le cadre du Programme de recherche sur la persévérance et la réussite scolaire du ministère de l’Éducation en partenariat avec le Fonds de recherche du Québec — Société et culture.

Le professeur Deschenaux précise que « des données existaient, mais un volet n’avait pas été touché soit tout le rapport avec les parents. En amorçant un projet de recherche, nous avons devons toujours nous questionner sur la nécessité d’entreprendre une nouvelle collecte de données ou si nous pouvons effectuer notre étude à partir de données existantes. Avions-nous vraiment besoin d’aller faire de nouvelles entrevues avec des collégiens ou le matériel déjà recueilli nous permettait-il de répondre à nos questions de recherche ? Finalement, en 2020, nous avons travaillé sur des données datant d’une dizaine d’années après avoir estimé que les réponses et le portrait des collégiens n’avaient pas tellement changé. Nous avons présenté les fruits de nos travaux en mai 2020 et, après un processus d’évaluation par les pairs, c’est en juin 2022 que nos résultats ont été publiés dans la Revue canadienne de l’éducation. »

Les parents font partie de l’équation

Les parents de collégiens sont parfois surpris d’être invités par le cégep de leur enfant que ce soit pour le visiter ou pour les encourager à s’impliquer dans le parcours de leur jeune. Pourtant ils ont encore un rôle à jouer qui s’inscrit plutôt dans une perspective de non-ingérence, non-indifférence. Les parents doivent savoir être présents sans être pesants, aux dires des collégiens.

En ce sens, l’analyse des propos de collégiens permet de dégager cinq types de rapport aux études entretenus par leurs parents. Cinq types qui se présentent seuls ou en combinaison avec les autres :

  • Le rapport de type INDIFFÉRENT aux études, très rarement rencontré, réfère aux parents qui laissent leurs enfants choisir leur parcours, qui souhaitent leur bonheur, mais sans assortir ce souhait de propos sur les études.
  • Le rapport de type UTILITAIRE aux études réfère aux parents qui disent explicitement qu’étudier sert un objectif, une finalité. Les parents mettent l’accent sur l’utilité des études pour trouver un bon emploi, bien gagner sa vie et réaliser ses ambitions.
  • Le rapport de type UTILITAIRE-LUCIDE aux études vient de parents qui, le plus souvent après les avoir abandonnées et en prenant conscience, avec du recul, de la valeur de ces dernières sur le marché de l’emploi. Les parents expriment des regrets face à leur parcours scolaire et utilisent ces regrets comme source de motivation pour encourager leurs enfants à ne pas répéter ce qu’ils estiment être une erreur.
  • Le rapport de type UTILITAIRE-PROTECTEUR associé aux études émane de parents qui veulent faire en sorte que leurs jeunes évitent les écueils en poursuivant leurs études. Ces parents valorisent les études supérieures afin que leur enfant exploite son plein potentiel sans brimer ses aspirations et aussi lui éviter des revers qu’ils ont parfois vécus. Ce type de rapport s’entend plus souvent chez les parents peu scolarisés, qui semblent réaliser l’impact du diplôme de nos jours et veulent que leurs enfants s’accomplissent vraiment.
  • Le rapport de type UTILITAIRE-AUTORITAIRE aux études vient de la part de parents, souvent des universitaires, qui communiquent de manière explicite leurs attentes liées aux études universitaires. Bien que les jeunes sentent une forme de soutien et une confiance en leur capacité à faire des choix de la part de leurs parents, ils ressentent également une injonction à la scolarisation universitaire. Envisager d’autres options que les études universitaires ne semble pas possible, une insistance qui incommode les collégiens dans cette situation.

Mais somme toute, les résultats de l’étude montrent que les jeunes reconnaissent, à l’instar de leurs parents, la nécessité de la scolarisation postsecondaire.

Un regard bienveillant sur le parcours des parents

Les propos des collégiens révèlent deux constats : d’une part, un certain flou dans leur définition des études postsecondaires et, d’autre part, un clivage important selon le dernier diplôme obtenu des parents entre les parents diplômés du postsecondaire et les parents peu scolarisés. Toutefois, les chercheurs ont constaté une relative hétérogénéité des propos à l’égard des études postsecondaires.

« Il y a tout un discours de bienveillance qui ressort des collégiens à propos du parcours de leurs parents, surtout quand leurs parents n’ont pas fait d’études »

La majorité des répondants dont les parents détiennent un diplôme du postsecondaire rapportent un discours parental très positif concernant l’université et ses retombées concrètes. Les collégiens dont les parents ne sont pas diplômés du postsecondaire s’expriment plus facilement à propos des difficultés scolaires rencontrées par leur père ou leur mère.

« Tout en étant conscients des défis qui existent encore quant à la démocratisation des études supérieures, nous nous sommes demandé si les enfants de parents scolarisés voyaient les choses différemment des enfants de parents faiblement scolarisés. Ce que nous avons remarqué, c’est que les jeunes portent un regard bienveillant, mélioratif, sur le parcours de leurs parents qu’ils soient peu ou très scolarisés. À la maison, tous les collégiens ont entendu “Continue tes études, un Secondaire V c’est pas assez de nos jours”. Et quand ils portent un regard sur le parcours de leurs parents, ils ne portent pas de jugement, les collégiens sont dans la retenue, l’explication et même l’excuse. Il y a tout un discours de bienveillance qui ressort des collégiens à propos du parcours de leurs parents, surtout quand leurs parents n’ont pas fait d’études », souligne le professeur Deschenaux.

Une influence qui persiste au collégial

L’accès à l’enseignement supérieur s’est amélioré ouvrant l’espace des possibles pour les jeunes qui doivent prendre des décisions concernant leur avenir au cœur d’une période des plus effervescentes pour eux.

Les résultats de cette étude amènent les chercheurs à conclure en la persistance de l’influence du milieu familial dans le parcours scolaire des jeunes. Selon eux, tout en reconnaissant la capacité d’agentivité des collégiens, il faut aussi reconnaître que le contexte social vient souvent baliser les décisions.

 

L’étude Le regard des collégiens sur le parcours scolaire et le rapport aux études de leurs parents [PDF]

 

Par Thérèse Lafleur, Portail du réseau collégial