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Symposium France-Québec

L’intégration du numérique dans l’enseignement

La technopédagogie et l’éducation numérique étaient au cœur des échanges lors du Symposium international de l’intégration du numérique dans l’enseignement (SIINE). Fort de son expertise en formation à distance, en cybersécurité et en développement pédagogique international, le Cégep de La Pocatière a tenu cet événement d’envergure du 27 au 30 septembre 2022.

Au lancement officiel, Marie-Claude Deschênes, directrice générale du Cégep de La Pocatière, a souligné l’influence du numérique sur le fonctionnement de la société et de l’univers du savoir. « Son empreinte est désormais bien visible sur tous les volets de la mission éducative des établissements d’enseignement à travers le monde. Cette influence a été mise en lumière plus que jamais au cours de la pandémie. En réaction à cette crise, nous avons misé sur ses forces et sur sa transversalité. Ce fut aussi l’occasion de saisir l’importance d’alimenter les échanges et de nourrir les milieux académiques sur le sujet afin d’aborder les enjeux qui en découlent et de partager les meilleures pratiques à retenir. Le numérique élargit l’éventail de pratiques pédagogiques possibles tout en créant une synergie entre nous. »

Marie-Claude Deschênes, directrice générale du Cégep de La Pocatière

Après deux ans d’attente et de préparatifs, le Symposium a permis aux cinq cégeps de l’Est du Québec de rencontrer sept délégations françaises, des académies Nancy-Metz, Nantes, Normandie, Rennes, Strasbourg ainsi que celles de deux régions académiques, soit la Nouvelle-Aquitaine et Bourgogne–Franche-Comté. Initié par Christian Plouznikoff, directeur d’Extra-Formation et du développement international au Cégep de La Pocatière, le projet de collaboration avec ces académies, instance importante du système d'éducation français, s’est transformé en Symposium France-Québec.

Ainsi, les représentants de la France et de l’est du Québec ont partagé leurs savoirs lors des 28 activités proposées. L’événement était coordonné par Michèle Desrochers, conseillère au Développement international du Cégep de La Pocatière, avec la collaboration de Mikaël Fourny, expert international en développement numérique et apport d’expertise de l’Académie de Nancy-Metz.

Un système d’éducation pour le 21e siècle

Dans sa conférence d’ouverture « Intelligence artificielle, incertitude, complexité et émerveillement : un système d’éducation pour le 21e siècle », Ollivier Dyens, professeur titulaire et fondateur de Building 21 à l’Université McGill, posait la question « Pourquoi repenser et recréer l’éducation supérieure au 21e siècle ? »

Ollivier Dyens, professeur titulaire et Fondateur de Building 21, Université McGill

Il s’est dit convaincu que « nous serons capables de saisir ce monde nouveau en relevant nos défis ; en comprenant au moins en partie les principes de l’intelligence artificielle avant de l’utiliser n’importe comment ; en affrontant, en analysant et en explorant les incertitudes. C’est ce que nous devons faire pour en venir à créer un système d’apprentissage qui se focalise plus sur l’exploration, qui essaie de penser à très long terme, qui produit de la grâce et de la beauté en enchevêtrant les intelligences humaines et machines et en créant des constellations d’apprentissages fondées sur l’exploration. »

« Depuis plus de trente ans je me penche sur les questions de l’impact de la technologie sur la société, sur ce que veut dire être humain, sur notre éthique, sur notre façon de penser la gouvernance et les relations entre humains. Comme j’ai déjà été administrateur, une quinzaine d’années, cette focalisation s’est portée vers l’éducation : comment utiliser la technologie pour améliorer notre système d’éducation et le rendre encore plus riche, encore plus fertile, encore plus fin ? Notre système d’éducation doit être capable d’intégrer la technologie pour donner aux étudiants les outils dont ils vont avoir besoin pour surmonter les grands défis du 21e siècle », a-t-il témoigné d’entrée de jeu.

« Le plus important est de savoir qu’il ne s’agit pas d’une course contre la machine, une telle course est perdue d’avance. Il s’agit d’une course avec la machine. » 

Les défis à relever

Le professeur Dyens a présenté les quatre défis qu’il faudra affronter avant d’aborder plus avant les technologies.

Défi 1 — Notre système d’éducation

Il est paradoxal que nous développions des machines qui se comportent de plus en plus comme des humains alors que nous développons des systèmes éducatifs qui poussent les enfants à penser comme des ordinateurs et à se comporter comme des robots.

Défi 2 — Le temps 

Le présent du système d’éducation est le passé. Le futur du système d’éducation est le présent. Malgré que cela paraisse ardu, il faut être capable de se projeter dans l’avenir.

Défi 3 — La complexité et l’incertitude

Comment vivre dans un monde où l’incertitude profonde n’est pas un dogme, mais une caractéristique de ce monde ? Enseignons-nous la capacité de comprendre la complexité et l’incertitude ?

Défi 4 — Notre modèle du monde

Les choses qui paraissent bizarres indiquent que notre modèle du monde est incomplet. « Ne faisons pas des dogmes de nos modèles, mais sachons les remettre en question. »

« Les algorithmes transforment notre monde et surtout révèlent et amplifient l’être humain » a rappelé le professeur Dyens. Il est donc essentiel de bien comprendre les principes de base de l’intelligence artificielle (IA). Il a insisté sur l’importance fondamentale de la qualité des données. Le problème étant que les données identifiées, récoltées et traduites par l’humain possèdent des biais cognitifs et des préjugés inconscients, un passé culturel, politique et historique.

« Nous ne pouvons pas utiliser la technologie n’importe comment, car elle arrive avec son impact, elle n’est pas neutre, elle fait partie de notre écosystème. À la base, la première chose avant de savoir ce que nous voulons, nous devons avoir un sens profond de nos valeurs, de ce que nous défendons. »

Avant tout, selon le professeur Dyens, il s’agit de reconnaitre et d’analyser les incertitudes pour ensuite repousser certains modèles du monde qui ne fonctionnent plus par rapport aux nouvelles incertitudes.

Créer ce système d’éducation

Selon le professeur Dyens, le 21e siècle demandera de développer un système d’apprentissage qui :

  • adoptera une nouvelle perception du temps afin de regarder en avant ;
  • canalisera les nouvelles incertitudes et l’IA en ne les rejetant pas, mais en les adoptant ;
  • permettra de saisir l’incertain et le complexe ;
  • générera l’émerveillement et la beauté.

 

Comment ? En commençant par poser de nouvelles questions.

  • Comment enseigner la complexité, la créativité, l’adaptabilité extrêmes ?
  • Comment développer une éthique, une compassion, une justice sociale qui seront valides pendant les 20 000 ans du 21e siècle ?
  • Que sont l’éducation, la pédagogie, la socialisation dans un monde où le temps est profondément accéléré ?
  • Comment devenir plus humain avec et par la technologie qui en amplifie les bons côtés ?
  • Comment préparer les étudiants pour l’incertitude des 20 000 prochaines années ?

À l’instar des bâtisseurs de cathédrales, l’éducation devra se focaliser sur l’avenir et générer de la beauté a affirmé le professeur Dyens. « Dans la vie d’étudiant, il y a des moments sublimes quand soudain apparaît une solution, des moments de grande beauté. L’éducation, la connaissance, l’apprentissage sont des choses magnifiques et pourtant nous avons des immeubles et des salles de classe profondément laids. Pourquoi créons-nous des systèmes d’enseignement qui sont rébarbatifs ? » a demandé le professeur Dyens.

Pour créer de l’espoir, le professeur Dyens a suggéré de focaliser les énergies vers le processus d’exploration et non pas vers les résultats. « En créant des constellations d’apprentissages sans note ni crédit dans lesquelles chaque participant est à la fois un apprenant et un enseignant. » a-t-il expliqué.

Il a aussi proposé de fusionner les intelligences pour créer de l’espoir, à amalgamer et à enchevêtrer les intelligences humaines/machines au lieu de les repousser. « En utilisant cette nouvelle intelligence pour proposer de nouvelles solutions à de nouveaux problèmes et en mariant les facultés extraordinaires de l’IA à la sensibilité humaine. »

Vers une nouvelle normalité

Pour clore le Symposium, le conférencier Jacques Cool a partagé sa réflexion sur cet écosystème technopédagogique dans sa présentation Vers une nouvelle normalité, interconnexions entre compétences, espaces et scénarios.

Jacques Cool, conseiller en éducation, conférencier et formateur

« Tout est dans tout ! Impossible de regarder un silo de leviers numériques sans tenir compte d’autres éléments. Ces interconnexions entre compétences, scénarios et espaces sont favorisées ou amplifiées par la qualité des relations humaines et l’efficience de bons leviers numériques. »

Les nouvelles compétences et savoirs pour le 21e siècle demandent de nouveaux scénarios pédagogiques hors des silos curriculaires. Des scénarios qui peuvent exiger un réaménage­ment des espaces tout en pouvant, eux aussi, inspirer à tenter de nouvelles activités.

En abordant la transformation de la pratique, il faut viser l’adéquation entre la classe et les tâches et les besoins des apprenants, selon M. Cool. C’est pourquoi M. Cool préfère parler de classe flexible plutôt que de pédagogie flexible dans les lieux qui le permettent. Il a cité Marcel Lebrun, professeur émérite à l’Université de Louvain, qui affirme qu’en matière d’espace virtuel, « il faut savoir donner du sens à la présence, mais aussi porter de la présence à distance et non pas une simple substitution de la présence en classe. »

Pour un changement réel, monsieur Cool a recommandé ces facteurs de succès :

  • Avoir une vision — pour ne pas semer la confusion autour de soi ;
  • Avoir un ensemble de compétences dans l’exécution — l’incompétence génère de l’anxiété ;
  • Avoir des incitatifs — sans incitatifs il peut y avoir de la résistance ;
  • Avoir des ressources — le manque de ressource suscite de la frustration ;
  • Avoir un plan — sans plan, c’est un faux départ !

« Malgré les intangibles, la dimension la plus importante demeure la posture des gens et cela exige des efforts de leadership à divers niveaux. Comment évoluer ensemble, confortablement inconfortable, dans cette complexité ? Il faut être à l’avant-scène, tout documenter, faire preuve d’innovation et d’audace, mais surtout susciter l’engagement d’un nombre croissant de personnes autour d’un projet commun », a conclu M. Cool.

Image extraite de la conférence «Vers une nouvelle normalité, interconnexions entre compétences, espaces et scénarios», Symposium sur l’intégration numérique en enseignement, Jacques Cool

Un écosystème prometteur

Lors du Symposium, le président-directeur général de la Fédération des cégeps, Bernard Tremblay, a aussi confirmé la place incontournable du numérique, notamment en enseignement supérieur. À cet égard la Fédération travaille activement avec son réseau pour développer une connaissance fine des données disponibles afin d’être en mesure, avec l’intelligence artificielle, de les exploiter judicieusement et de les mettre au service de la réussite.

Marc-André Thivierge, sous-ministre adjoint au Développement et au soutien du réseau du ministère de l’Enseignement supérieur, a salué la volonté d’explorer de nouvelles perspectives pour l’intégration du numérique. Il a aussi rappelé que le Québec entend demeurer à l’avant-garde de cette mouvance grâce notamment au Plan d’action numérique en éducation et en enseignement supérieur. À l’hiver 2023, le nouveau Campus numérique regroupera l’offre de formation à distance en enseignement supérieur des réseaux collégial et universitaire québécois.

L’événement a créé une communauté de partage de pratiques éducatives de laquelle se développeront éventuellement différents projets et ententes internationales.

Par Thérèse Lafleur, Portail du réseau collégial