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Donner du sens pour donner envie

Ne sous-estimez pas l’effet du prof !

Par Thérèse Lafleur, rédactrice

 Saul Bogatti, professeur d’italien au Cégep Garneau

Il faut avoir le feu pour le transmettre ! Et Saul Bogatti, professeur d’italien au Cégep Garneau, est allumé quand il aborde la relation humanopédagogique. Selon lui, l’efficacité pédagogique repose sur le sens des apprentissages et la dimension relationnelle.

« En donnant un cours complémentaire d’italien, je me suis souvent demandé si ça faisait du sens. » mentionne d’entrée de jeu monsieur Bogatti. « Parfois les étudiants demandent à quoi ça sert. Et ça laisse la fausse impression qu’il s’agit d’un problème de motivation. Mais ça peut être beaucoup plus profond. Ça peut être en lien avec le sens attribué à une activité, le sens de l’apprentissage. Le sens, c’est le lien avec la signification, la motivation pour agir. À la base, si on donne du sens à la notion qu’on veut apprendre, ça peut ouvrir la porte à la persévérance et à l’engagement. »

Lors du colloque 2026 de l’Association québécoise de pédagogie collégiale (AQPC), la présentation très courue du professeur Bogatti fait foi de l’intérêt que soulève l’évolution de la relation pédagogique. Avec plus de 230 participants, son atelier Donner du sens pour donner envie a mis en lumière les questions essentielles : Pourquoi les étudiants apprennent-ils ? Quel rôle joue le sens attribué à un cours dans leur engagement ? Comment les professeurs peuvent-ils favoriser cette compréhension ?

Si la notion n’a pas de lien avec le métier, n’a pas de résonance personnelle, la porte d’entrée, c’est le professeur.

Une question de sens

Afin d’approfondir sa réflexion, monsieur Bogatti a fait un sondage en 2026 auprès de 150 étudiants de 9 programmes techniques et de 7 programmes préuniversitaires du Cégep Garneau. Il leur a demandé de nommer une expérience où ils avaient compris pourquoi ils apprenaient quelque chose.

« En collectant l’information, dans la catégorie “pourquoi”, on a vu que l’apprentissage fait du sens quand il y a un lien direct avec l’utilité immédiate, le métier ou le réel. Dans la catégorie “intérêts personnels et subjectifs”, le sens de l’apprentissage apparaît quand ça résonne avec les valeurs et les intérêts de l’étudiant. » constate-t-il.

Le sondage a mis en évidence le rôle que joue le professeur pour les étudiants : « Je comprends “pourquoi” quand le savoir est incarné par le prof. Quand il donne des exemples de ses expériences de vie. »

Monsieur Bogatti précise que « Le professeur influence la dynamique motivationnelle chez l’étudiant tout comme l’intérêt et l’utilité. Outre la motivation et le pourquoi, qu’est-ce qui empêche les étudiants de donner du sens à leurs apprentissages ? Dans le sondage, les réponses les plus fréquentes étaient à lien avec la figure du prof. Quand le prof parle pendant trois heures, lit le PowerPoint ou manque de drive, c’est un obstacle au sens donné à l’apprentissage. »

Le pourquoi

En préparant un cours, le professeur ne doit pas tenir pour acquis que les étudiants connaissent le « pourquoi » des notions à apprendre. Il faut l’expliquer d’après monsieur Bogatti : « Est-ce que je connais le sens du cours et toutes les notions qui y sont rattachées ? Parfois c’est assez simple, comme en Soins infirmiers. Mais c’est toujours pertinent de clarifier pourquoi ce cours existe. À quoi sert-il ? Qu’est-ce qu’il apporte à l’étudiant du point de vue intellectuel, personnel et professionnel. »

Le comment

Dans un deuxième temps, après avoir statué sur le « pourquoi » du cours, vient l’établissement de liens avec le futur métier, l’expérience vécue ou le quotidien de l’étudiant.

Cela peut surprendre, mais présenter les apprentissages ainsi n’est pas sans risques, prévient monsieur Bogatti. « Parce que cela ne veut pas dire qu’une connaissance doit nécessairement servir à quelque chose. Premier risque, c’est la création d’un lien artificiel. Par exemple, pourquoi apprendre l’italien quand l’opportunité de travailler dans cette langue est très rare au Québec. Un autre risque est que si on joue au jeu de l’utilité immédiate, on amène un appauvrissement du savoir. On perd toute sa portée intellectuelle, car le savoir n’est pas seulement utilitaire. Le savoir sert à réfléchir, à comprendre, à voir autrement. Le risque est de négliger les savoirs structurants et fondamentaux. Et dans un monde en constante évolution, jusqu’où peut-on réduire l’apprentissage à des connaissances rapidement obsolètes ? »

Pour donner du sens, les intérêts des étudiants sont une autre porte d’entrée. « Mais comment faire pour connaître les intérêts culturels et académiques des étudiants ? » soulève monsieur Bogatti. « La meilleure chose à faire, c’est de poser des questions. Ainsi, on obtient l’information et on envoie le message qu’on s’intéresse à eux. Que leurs intérêts ont leur place dans le cours. C’est un double avantage. »

La rencontre

Outre son utilité ou l’intérêt des apprentissages, un cours est une rencontre. Monsieur Bogatti insiste sur l’importance de cette dimension porteuse de sens. « Une rencontre avec des personnes inspirantes peut élargir les horizons. C’est l’occasion de transmettre le plaisir d’apprendre. Si l’intérêt et l’utilité ne marchent pas, le prof peut, grâce à sa relation avec le savoir, faire apparaître une nouvelle curiosité. »

Le professeur a le pouvoir d’allumer un intérêt.

Monsieur Bogatti rappelle que parfois, dans un cours sans intérêt préalable pour la matière, c’est le professeur qui fera la différence. « Le secret, c’est de transmettre un rapport vivant avec le savoir. Si je suis passionné et si je démontre que j’ai un intérêt, il y a de bonnes chances que je communique le sens de l’apprentissage. Comment un professeur qui a perdu le sens d’enseigner peut transmettre le plaisir d’apprendre ? C’est vrai que cela représente beaucoup de responsabilités pour les professeurs. Mais ils ont ce pouvoir. » affirme-t-il.

Le style

Au-delà du contenu, c’est souvent la relation, la passion et l’incarnation du savoir par le professeur qui peuvent transformer une matière abstraite en une expérience d’apprentissage significative. Monsieur Bogatti identifie quatre figures dont la personnalité interpelle les étudiants :

  • Le prof comédien. Sa clé est l’humour. Il a toujours le mot juste, fait des blagues et utilise des objets absurdes pour faire des exemples.
  • Le prof père-poule. Sa clé est la proximité. Il est attentionné, directif et paternaliste. C’est habituellement une personne chaleureuse qui crée un climat de sécurité.
  • Le prof conteur. Sa clé est le partage de soi. Sans raconter sa vie personnelle, il partage ses expériences et des anecdotes. C’est une personne réservée dont le rythme du cours est calme et posé.
  • Le prof spectacle. Sa clé est la curiosité intellectuelle. S’il pouvait déclencher des feux d’artifice en classe, il le ferait. C’est une personne qui enseigne une matière difficile à vulgariser, mais qui investit dans des présentations dynamiques.

Monsieur Bogatti présente la proximité comme moteur de la relation humanopédagogique[i]. Une proximité qui se traduit par de l’écoute active, de l’intérêt et de la disponibilité émotionnelle. Une proximité en équilibre entre le partage personnel et l’autorité professionnelle.

Du formalisme à la proximité : l’évolution pédagogique[ii]

En somme, la dynamique d’enseigner et d’apprendre est plus qu’un simple transfert de connaissances. Le professeur peut agir comme un puissant levier pour susciter la curiosité intellectuelle. Il s’agit d’instaurer une relation humanopédagogique misant sur l’utilité, les intérêts ainsi que sur l’authenticité et la qualité des liens établis.

« Ce que je tiens à souligner, c’est l’importance du rôle du prof. Un rôle souvent sous-estimé. Le prof peut faire en sorte que les étudiants donnent du sens à l’acte d’apprendre. Le terme “enseigner” vient du latin insignare qui signifie “laisser une marque”, un message fort pour tous les éducateurs. » conclut monsieur Bogatti.


[i] BOGATTI, Saul. La relation humanopédagogique : créer des liens pour stimuler l’engagement. Actes du 44e Colloque de l'AQPC : "Humaniser les demains", les 9, 10 et 11 juin 2025. – consulté juillet 2026.

[ii] BOGATTI, Saul. Quand le courant passe : la proximité au service de la relation humanopédagogique. Réflexion pédagogique, Automne 2025 | Vol. 39, no 1. – consulté juillet 2026.





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